Manifeste

Loin d’inscrire des maximes absolues dans le marbre d’une pratique inamovible, ce manifeste constitue un instantané, d’une intention et d’une démarche sans cesse questionnées. A l’instar d’un tirage d’auteur, son impression a nécessité une édition, des contrastes, un équilibre de teintes et d’apprêts. Couchées sur le papier baryté, ces intentions ainsi capturées révèlent leurs défauts, leurs limites, leurs excès, et dans ces imperfections même se niche leur essence.

Aimer bien faire son travail, cela n’est certes pas l’apanage des métiers artisanaux. Mais si Sennett, comme bien d’autres, peut définir le métier comme ”l’élan humanitaire de bien faire son travail en soi“ et prendre la figure de l’artisan comme l’incarnation de cet élan, c’est parce qu’un artisanat est un ensemble de critères objectifs qui donne un contenu à cet élan. “Bien faire” ne veut pas seulement dire “s’appliquer” ou “se donner de la peine”. Pour chaque métier, “bien faire” correspond à un contenu, un ensemble de règles objectives qui caractérisent le travail bien fait.

“Bien faire” son travail artisanal, cela veut donc dire apprendre ces règles et savoir les mettre en oeuvre. Et l’éthique du bien faire, on l’a déjà vu, cela implique aussi de transmettre ces savoirs pour que ce “bien faire” puisse vivre non seulement dans son travail propre, mais également dans celui des autres que l’on forme.

Arthur Lochmann, La vie solide - La charpente comme éthique du faire, Payot - Essais, 2021, p149

/// 1. Pour une architecture localiste

Les projets seront inscrits dans leur territoire et circonstanciés. Ils mobiliseront autant que possible des ressources locales, dont le projet architectural cherchera à révéler les spécificités. Les ouvrages seront réalisés en s’appuyant sur des savoir-faire locaux pertinents et bénéfiques au tissu économique et social local.

Les projets seront ancrés dans les spécificités endémiques de l’habitat local, intentionnés et évolutifs. Chaque projet articulera intervention architecturale, paysagère et écologique.

/// 2. Pour une architecture soutenable

Les dispositions architecturales, paysagères et écologiques seront prises en considérant leur impact sur le climat. Les consommations énergétiques des éléments de construction seront réduites et le bâti cherchera une efficacité et un confort relatif adéquats dans son contexte d’implantation.

Les projets seront durables. Leur structure sera évolutive et tolérera des modifications de ses espaces intérieurs et de leur usage. Implantés dans un habitat pérenne, la durabilité intrinsèque des éléments de construction sera maximisée.

Les projets architecturaux, paysagers et écologiques chercheront à adresser leur impact environnemental dans et hors de leur territoire d’implantation. L’impact de chaque projet sera interrogé en soi. On évaluera notamment la pollution induite ou directe de la production, de la mise en oeuvre ou de l’exploitation des éléments constructifs sur les espaces naturels protégés et les espèces végétales et animales endémiques et patrimoniales.

Les prescriptions architecturales, paysagères et écologiques seront solidaires et responsables. Elles mobiliseront des savoir-faire durablement inscrits dans le tissu économique et associatif local. En particulier, on intégrera dans chaque projet une composante d’insertion professionnelle ou sociale.

/// 3. Pour une architecture heureuse

On ne fera pas reposer la conception ou la réalisation du projet sur des rapports de force ou de domination. On mobilisera les ressources empathiques, l’enthousiasme, l’honnêteté et la dignité de chaque intervenant dans le processus du projet.

La relation entretenue entre le maître d’oeuvre, le maître d’ouvrage, la maîtrise d’usage et les acteurs de la construction mobilisés sera partenariale.

On exercera avec des entreprises, des associations, des partenaires concepteurs et des porteurs de projet dont l’impact sur le tissu social et économique local sera positif. La rémunération de tous les acteurs investis dans le projet sera transparente, équitable et juste. Elle ne constituera pas une variable d’ajustement.

/// 4. Pour une pratique artisanale du métier

La méthodologie d’intervention sera cohérente avec les capacités des acteurs investis dans le projet. A cet égard, la nature, l’échelle, le domaine et l’aire géographique de chaque projet sera mesurée à l’aune de la disponibilité des compétences de chacun des intervenants mobilisés.

On utilisera dans la mesure du possible des outils simples, communs, transparents et immédiatement accessibles afin de faciliter la transmission des savoir-faire et la collaboration avec les partenaires. La durée nécessaire à la réalisation des tâches de chacun d’entre eux sera réputée incompressible et ne constituera pas une variable d’ajustement dans la contractualisation entre maîtrise d’oeuvre, maîtrise d’usage et maîtrise d’ouvrage.

La maîtrise d’œuvre prendra régulièrement part à des chantiers participatifs pour s’acculturer à la nature des gestes prescrits. Cette participation sera active, motivée, investie, documentée et valorisée.

/// 5. Pour une pratique interdisciplinaire intégrée

La pratique sera interdisciplinaire et intégrera systématiquement architecture, paysage et écologie. La composition de la maîtrise d’oeuvre reflètera ce parti,
et chaque discipline sera distinctement identifiée. Elle encouragera le croisement avec d’autres disciplines pertinentes dans le territoire d’implantation. On cherchera alors à mobiliser des acteurs locaux. La pratique n’établira pas de hiérarchie arbitraire entre les disciplines et leurs enjeux propres, et responsabilisera au contraitre chaque acteur.

/// 6. Pour la transmission des savoir-faire

Les savoir-faire acquis seront documentés, partagés et transmis. La pédagogie sera cohérente avec son cadre d’application et laissera sa place aux enjeux propres de chaque apprenant, quel que soit son parcours.